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Documents: Le Petit Tas de Neige

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LE PETIT TAS DE NEIGE

Jérémie Allard

7e place, Concours de nouvelles, Lycées saison 94/95


Ah, le soleil! Quel réconfort, et surtout quelle douceur, au sortir de la nuit! Quelle lumière qui envahissait le paysage arctique tel un conquérant sur sa monture! Dans cette étendue illimitée de glace bleutée j'étais enfin seul! Seul à partager cette glaciale chaleur matinale. Le ciel était d'un bleu magnifique, encore pâle. La lumière était reine, elle miroitait partout, elle faisait scintiller toute cette immensité. Seul le doux crissement des patins sur la neige et le craquement de celle-ci sous les pattes des chiens caressaient mes oreilles. Ils étaient au nombre de huit, huit huskis que j'avais moi-même sélectionnés et entraînés. Le meneur de l'équipe, Tishiou, était un chien robuste et surtout très intelligent. Il n'avait pas son pareil pour mener la petite troupe par le bout de la truffe. Le second, out plutôt la seconde, n'était autre que sa soeur, Tiska, aussi intelligente que son frère mais plus svelte et aussi câline à n'en plus finir. Puis suivaient Kaïshou et Pikai, deux chiens robustes. La dernière portait le nom de Bleuïka, en hommage a la teinte dominante de l'étendue boréale. Elle était précédée par trois grands gaillards, Brishu, Grishay et Tuphou, qui n'avaient d'autre passe-temps que de courtiser Bleuïka, indifférente.

Les chiens resplendissaient maintenant de bonheur. Trois ans que j'attendais ce moment, cet instant divin où, n'ayant que le vent, le froid, la glace, le soleil et mes chiens comme compagnons, je me sentirais seul, comblé par l'aurore de mon escapade en solitaire, le début d'une aventure, d'une longue expédition, d'une vie.

Je devais alors me trouver au milieu du lac. Cela faisait trois heures que je glissais sur cette étendue d'eau glacée. les chiens ne montraient aucun signe de fatigue. Heureusement d'ailleurs, quand on savait que les prévisions les plus optimistes envisageaient un mois entier de voyage. Mais je penchais plutôt pour deux, car je présentais qu'il n'y aurait pas que des pistes dégagées. Cette perspective me réjouissait d'ailleurs, car j'étais avide d'aventures, d'imprévus, de vie.

Nous atteindrions la forêt dans environ une demi-heure. Les chiens continuaient toujours de courir dans la neige, qui était devenue plus épaisse. Ils multipliaient les efforts pour émerger de cette poudreuse envahissante qui collait au patins du traîneau. Ce qui m'obligeait donc à ralentir l'allure et à marcher dans la neige pour ménager les chiens. Malgré cela ils paraissaient tout à fait heureux. On aurait presque cru qu'ils souriaient. Eux aussi avaient longtemps attendu ce voyage. Quelle joie quand j'étais allé les chercher le matin même. Ils avaient compris que c'était le grand jour, ils avaient bien vu que j'avais harnaché le traîneau la veille. Ils étaient radieux, obéissant au moindre de mes ordres, suivant le moindre de mes mouvements. Tishiou dirigeait à merveille. Pour rien au monde il n'aurait voulu quitter sa place, tout comme moi. Brishu et Tuphou en avaient même oublié Bleuïka, qui se sentait d'ailleurs, curieusement, presque délaissée.

Depuis une heure que nous parcourions la foret, la neige n'avait pas désépaissi, bien au contraire. La piste était très peu fréquentée et il n'y avait aucune trace pour me guider, mais je pensais n'avoir pas quitté mon chemin, quoique certains arbres morts fussent étendus au travers de la piste ce qui nous arrêtait et nous obligeait à faire de longs détours et du même coup amplifiait notre retard.

Le soleil s'était rétiré depuis une heure et la forêt n'était plus qu'une immensité aux ombres dansantes devant ma lampe à pétrole. La neige était un peu moins épaisse mais elle commençait à tomber abondamment, ce qui réduisait d'autant la visibilité.

Les chiens étaient exténués et je pensais alors à m'arrêter, quoiqu'il m'eût encore fallu parcourir deux heures de route. Le froid se faisait cruellement sentir et la neige s'accumulait partout. Puis une petite clairière apparut et je décidai d'y passer la nuit. Les chiens s'étaient déjà arrêtés, devinant mes pensées.

Chaque soir, ils observaient le même rituel: après le repas, ils se mettaient en quête d'un coin pour s'y réfugier. Puis ils creusaient la neige pour s'y brottir. La neige les recouvrait alors peu à peu et ils passaient la nuit dans leurs cocons isolants.

La lumière était de nouveau réapparue et il fallait absolument que je me lève pour ne pas perdre les quelques heures de jours qu'offre l'automne arctique. Les chiens dormaient encore. Curieusement il n'y avait que sept bosses devant moi. Où était donc passée la huitième? C'était bien evidement Tiska qui n'avait pu résister à l'envie de se glisser près de moi. D'ordinaire, je lui refuse cette faveur mais là je n'ai pas eu le courage de la repousser. Sa présence me réchauffait le coeur et je dus lutter pour résister à l'envie de rester couché. Malheureusement il fallait que je me lève car j'étais déjà en retard. Dès que je fus sur mes pieds un des tas de neige s'ébranla. C'était Tishiou qui avait guetté mon lever. Mais dès que je sortis la viande, tous les monticules de neige explosèrent et je me trouvai bientôt devant huit chiens affamés. Après le déjeuner je vérifiai l'itinéraire et les réserves. Pendant ce temps je laissai les chiens s'ébattre en toute liberté et entretenir la hierarchie, chose indispensable à la bonne tenue de la meute. Enfin je les rappelai et ils accoururent tous, Tishiou en tête. Ce matin-là il n'y eut pas de problèmes et le traîneau commença sa glissade avec entrain.

Nous étions encore dans la forêt et le soleil nous apparaissait entre les troncs, se reposant sur l'horizon. La neige fraîche était encore plus collante que la veille, mais les chiens avançaient avec une vigueur exceptionnelle. Tout semblait encore une fois merveilleux et souriant. Je rattrapai mon retard et allai bientôt même prendre de l'avance.

Un long hurlement sortit du lointain! Des loups, il y avait des loups! Les chiens aussi l'avaient pressenti et ils manifestaient une grande nervosité. J'en conclus donc qu'il ne s'agissait pas d'un loup solitaire mais véritablement d'une meute. Ce qui fut confirmé par les hurlements qui suivirent. Mais la menace n'était pas bien importante, les loups étaient loin et ne devaient pas avoir détecté notre présence. Cependant je ravivai l'allure et dégageai mon fusil des profondeurs du chargement.

Ils étaient dix, vingt, quarante, toute une meute de loups affamés qui avaient senti l'odeur de la viande et nous entouraient! Les chiens s'étaient arrêtés net et grognaient férocement. Je fus pris d'un frisson d'épouvante qui me secoua des pieds à la tête.

Le cercle de loups se resserrait de plus en plus. Je pris mon fusil et visai un des loups qui paraissait être dominant. Le coup partit. Dans la hâte j'avais manqué ma cible et ce fut au contraire le coup d'envoi de l'attaque des loups qui s'élancèrent en soulevant un nuage de neige. Les chiens étaient surexcités et ils partirent eux aussi a la rencontre des loups. Mais je ne les avais malheureusement pas détachés et le traîneau fit un bond avant de se renverser. Les courroies cédèrent et les cheins s'élancèrent. Renversé par le traîneau, je me relevai un peu sonné par le choc et réalisai la gravité de la situation. Les chiens se battaient alors à cinq contre un et il fallait agir. Heureusement, les loups n'étaient pas très robustes et ils abandonnèrent vite. je repris mon fusil et tirai sur un loup qui s'approchait de moi. Le loup fut atteint en plein saut et il retomba ventre à terre sur une neige rougeâtre. Aussitôt tous les autres virent leur compagnon tué et détalèrent. Les chiens partirent a leur poursuite et je les rappelai. A leur retour, il me fallait faire le point de la situation.

Les chiens avaient beaucoup souffert. Kaïshou et Pikai n'avaient pas de blessures graves. En revanche Brishu et Grishay avaient chacun une patte entaillée et Tuphou une plaie à la cuisse. Tishiou, quant à lui, avait été mordu au cou. Bleuïka était restée à l'écart, ce qui lui permit de n'avoir qu'un coup de griffe au museau, chose tout de même extrêmement sensible. Par contre le désastre était pour Tiska. Une dizaine de loups l'avait assaillie et malgré l'intervention de Tishiou elle était cruellement blessée. Elle avait été atteinte au thorax et je n'osais imaginer le nombre de côtes cassées. Mais la question était autrement plus grave: allait-elle survivre? Cette question me déchirait l'âme et il me fallait à tout prix la sauver.

Lorsque je m'approchai d'elle muni de ma trousse à pharmacie, elle me regardait d'un oeil malade et suppliant. Je lui tâtai les côtes. J'en dénombrai quatre de cassées mais les poumons n'avaient pas l'air endommagés. Je lui fis un bandage serré et l'allongeai sur le traîneau remis sur pieds. Je la recouvrai de couverture et m'occupai des autres. Puis je réattelai les chiens. Je mis Brishu à la place de Tiska, et repartis au pas avec un attelage quelque peu bancal de sept chiens.

Le soleil se retirait sur l'horizon et la lumière cédait peu à peu la place à l'obscurité. Nous avions quitté la forêt et nous nous trouvions sur une étendue de glace où le traineau glissait à merveille. Les chiens étaient fatigués et il me fallait trouver un endroit où dormir. Mais le vent soufflait ici très fort et il nous était impossible de nous arrêter. Nous devions atteindre une forêt dans environ une petite heure. Tiska dormait d'un sommeil réparateur. Je pensai alors qu'elle pourrait survivre et qu'elle réintégrerait l'attelage dans quelques jours.

Enfin une masse sombre s'avança et je découvris avec soulagement la forêt qui nous protégerait du vent et du froid. Arrivés dans une petite clairière je fis halte. Ce soir-là je dus faire manger Tiska en lui présentant la nourriture morceau par morceau devant son museau. Cette nuit il n'y eût que sept monticules de neige car j'avais accordé a Tiska le refuge de mon sac dès le soir. Elle se blottit contre moi et je sentais la chaleur de son corps.

Le ciel nocturne était féerique. Il ne neigeait pas et toutes les étoiles brillaient dans le ciel. C'était une nuit de pleine lune et une semi-obscurité régnait sur la forêt. Les sept monticules étaient bien là, immobiles, inertes, comme des tombes dans un cimetière. Les arbres apparaissaient sous des formes diverses, droites, penchées, ondulées, qui entourent la clairière, de toutes parts, de tous côtés, pareils à des assaillants, à des loups! Un hurlement surgit des ténébres. Je tremblai de tout mon être. Je recherchai mon fusil. Il était là. Chargé, prêt à tirer. Les hurlements se rapprochèrent, comme une fanfare guerrière. Ils étaient là, leurs crocs brillaient à la lueur de la lune. Ils surgirent des ténèbres. Partout, ils sont partout. Ils m'attaquent, ils me mangent, ils me lèchent! Tiska, oh! c'était toi, ma Tiska.

Le soleil était déjà levé quand j'ouvris les yeux. Je me sentis extraordinairement bien dans mon sac. Je sentis el souffle chaud de Tiska sur ma main et cela me réjouit beaucoup. Tishiou était déjà sorti de son creux et il était allongé devant le traîneau. Les autres n'étaient évidemment pas levés. Je laissai dormir Tiska et je sortis la viande. Les chiens s'arrachèrent de leur couchette et accoururent tous vers moi; tous, sauf Tiska. Je servis les autres comme à l'habitude. Après quelques minutes Tiska sortit des fourrures et vint en bâillant réclamer son dû. Je lui donnai double portion. Au moment ou je les laissai en liberté, Tiska retrouva parfaitement sa place dans la meute. Cependant j'hésitai à la remettre dans l'attelage mais, connaissant son caractère, je sus qu'elle refuserait d'être mise à l'écart. C'était ainsi qu'elle réintégra sa place. Nous commençames alors notre glissade. Les chiens s'en donnaient à coeur joie. Tiska semblait en pleine forme.

La journée était magnifique, pas un nuage, pas un souffle de vent, pas un loup. La neige ne collait pas, elle glissait, les chiens ne fatiguaient pas, ils s'amusaient, je ne voyageais pas, je rêvais. La neige était vapeur d'eau, nuage, les arbres étaient vivants, oiseaux, j'étais comblé.

Un jappement parvint à mes oreilles. Une bousculade. Un arrêt. Que se passe-t-il? Tiska, elle est tombée, pourquoi? La trousse à pharmacie, vite!

Elle gisait là, sur la neige, la gueule ouverte. Sa blessure s'était rouverte, le pansement était rouge, sa respiration était haletante, des jappements sortaient de sa gorge. Aussitôt, je refis un pansement et je la réinstallai sur le traîneau, protégée sous les fourrures. Je détachai les autres chiens et restai auprès de Tiska, ma chienne, mon amie. Son coeur battait rapidement. Ses yeux étaient vides, son souffle haletant, faible. Son corps malade, immobile, inerte. Morte, elle était morte. Morte à cause des loups, morte à cause de mon erreur, de ma maladresse, de mon insouciance. Les cheins l'avaient senti et ils hurlaient et gémissaient. Ma gorge était nouée, mon coeur serré, mon âme blessée, mes yeux inondés.

Je creusai un trou et la déposai recroquevillée. Puis je la recouvris de neige. Sa tombe ressemblai à un monticule, à un abri dans lequel les chiens se réfugient pour dormir. Elle n'est pas morte, elle dort.

Alors je repris ma route, rassemblai mes chiens, les attelai et repartis, laissant derrière moi Tiska.

La nuit fut froide. Je sentais un vide à côté de moi. Tiska ne me réchauffait plus, son souffle ne caressait plus ma main, elle n'était plus là.

Cette nuit-là on put voir une magnifique aurore polaire.


Last modification: 2004-Apr-16 02:59
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